Le Théâtre Romain Rolland
L’enracinement du théâtre à Villejuif trouve son origine dans les années 20 avec la troupe de théâtre amateur l’Eglantine. L’envie de construire un théâtre existe avant-guerre mais il faut attendre la fin des années 50 pour que le projet soit effectivement lancé par le maire Louis Dolly. L’idée est alors autant de construire un théâtre qu’une nouvelle salle des fêtes car la population a fortement augmenté.
Le Théâtre Romain Rolland est inauguré en 1964 par Louis Aragon et Elsa Triolet. Il est le deuxième théâtre construit en banlieue après celui de St-Denis.
Raymond Gerbal, metteur en scène et ancien élève de Charles Dullin, en devient le directeur. Il met en scène des spectacles politiquement engagés, comme « Les dix jours qui ébranlèrent le monde » d’après le livre de John Reed, et travaille à la fois avec des professionnels et des amateurs. Il accueille les spectacles d’autres personnalités de la décentralisation théâtrale parisienne comme Pierre Debauche, Gabriel Garan, Guy Kayat.
Le Théâtre Romain Rolland s’ouvre aussi dès ses débuts au cinéma et est le premier, en banlieue, à obtenir le label « Art et Essai ».
Dans les années 60 et 70, avec ses 1000 places, le Théâtre Romain Rolland est l’une des seules grandes salles de la banlieue sud. Du coup, les plus grandes vedettes de la chanson française s’y produisent : Brassens, Barbara, Ferrat, Mouloudji …
Entre 1965 et 1975, le théâtre est directement lié au centre culturel municipal. Jusqu’à 1.500 adhérents lui sont attachés, dont 100 à 200 bénévoles actifs pour la promotion et même l’organisation de certaines manifestations.
En 1978, le TRR gagne son indépendance de gestion en devenant une association subventionnée. Le fonctionnement du théâtre se professionnalise. Les ex-militants se regroupent au sein d’une autre association, « Les amis du Théâtre Romain Rolland ».
En 1981, des travaux sont réalisés pour améliorer la visibilité et l’accueil du public, réduisant le nombre de places à 767.
Marcel Tavé, éphémère directeur en 1983, organise un prestigieux festival de Commedia dell’arte avec notamment Dario Fo et Vittorio Gassman.
En 1984, Henri Kochman, ancien comédien de Raymond Gerbal, prend la direction du TRR.
Il invite dès 1985 la compagnie d’Alain Mollot, le Théâtre de la Jacquerie à venir s’implanter à Villejuif. Dans la foulée se développe une nouvelle politique d’actions culturelles dans la ville et de soutien à la création. La compagnie de danse Anne Dreyfus est également invitée à s’implanter quelques années.
En 1993, Nelson Mandela vient à Villejuif, au TRR, pour remercier les militants français de la lutte anti-apartheid, particulièrement actifs dans cette ville.
En 2001, Alain Mollot et Alexandre Krief, arrivent à la direction du théâtre. L’année suivante le Ministère de la culture reconnait le TRR comme un théâtre « missionné » pour le soutien à la création.
En 2006 le projet de construction d’une deuxième salle aboutit. Elle compte 130 places et est prioritairement vouée à la création avec l’accueil de résidences et de spectacles pour plusieurs représentations. S’appuyant sur cet équipement, le TRR devient producteur de spectacles et organise des tournées dans toute la France.
Cette même année, le TRR change de financeur principal : il est « transféré » de la ville à la communauté d’agglomération qui sera fondue plus tard dans l’établissement public territorial du Grand Orly Seine Bièvre.
Alexandre Krief reste seul directeur du TRR à partir de 2009.
En 2015 la grande salle du TRR est rénovée. Le confort et la visibilité, sont améliorés ; le plateau et la cage de scène sont agrandis. Le nombre de places passe à 651.
Le TRR profite de cette période de travaux pour organiser un festival des arts de la rue avec une trentaine de représentations. Son immense succès populaire pousse la Municipalité à allouer une aide spécifique pour un événement annuel dédié aux arts de la rue.
En 2026 le TRR lance un nouveau mode de soutien aux jeunes artistes en création : les résidences théâtrales bOOst.
Origine des noms des deux salles du TRR
La salle Jacques Lecoq
La grande salle du Théâtre construite en 1964 a été baptisée « Salle Jacques Lecoq » en 2006, du nom de ce grand pédagogue international du théâtre, disparu en 1999, qui a formé des artistes du monde entier.
Né à Paris en 1921, Jacques Lecoq s’oriente dès 1937 vers l’enseignement de l’éducation physique et des sports. Ses premiers pas plus tardifs dans le monde du théâtre confirment l’importance du corps pour lui, s’inscrivant indirectement comme héritier de Jacques Copeau. Un séjour de huit ans en Italie marquera sa vie professionnelle, notamment par la découverte de la Commedia dell’ Arte, et des recherches sur les masques (il inventera le concept de « masque neutre »). Il crée son école de Mime et de Théâtre en 1956, puis vingt ans plus tard, ouvre le LEM (Laboratoire d’Etude du Mouvement), dédié à la recherche dynamique de l’espace et du rythme.
En savoir plus : http://www.ecole-jacqueslecoq.com/
La salle Églantine
Deuxième salle du TRR, la salle Églantine porte de nom d’une troupe de théâtre amateur villejuifoise.
L’Églantine fait ses débuts en 1924. Fortement engagée dans l’action politique, l’Églantine s’associe au Parti Communiste et participe à sa victoire contre la mairie de droite de l’époque. Animée par de jeunes travailleurs, L’Églantine crée des spectacles, sketches, chansons, et anime des bals et des fêtes populaires. Elle adhère au Théâtre Ouvrier de France, et circule dans toute la France, se liant aux écrivains et artistes engagés du moment. Une partie du groupe prendra ensuite son indépendance pour devenir une compagnie semi professionnelle sous le nom de « Rideau Populaire ». Grâce à la troupe Églantine, le théâtre s’est épanoui à Villejuif. L’Églantine cesse ses activités en 1940.
Un théâtre porté, dès le départ, par son public
Entre 1965 et 1975, le théâtre est dirigé par Raymond Gerbal, au sein d’un centre culturel, soutenu par la Municipalité, qui rassemble 1.500 adhérents bénévoles dans la population de Villejuif.
Martial Roger, président de l’association « Théâtre Romain Rolland » de 1994 à 2021, était l’un de ces jeunes adhérents. Il évoque pour nous cette période :
Sur les 1.500 adhérents, 100 à 200 étaient super actifs, dans et hors du Théâtre. Nous organisions chaque année une foire aux livres pour la jeunesse. Nous distribuions, à l’occasion de chaque film ou spectacle, des tracts dans toutes les boîtes aux lettres de Villejuif. Je me souviens de Marguerite Eisenberg qui avait peut-être 80 ans et qui, avec son caddie, distribuait des tracts avec nous. Il y avait une commission cinéma, composée de trente personnes qui, en dehors de la programmation régulière de films par le directeur, organisait des week-ends autour d’un thème (le cinéma brésilien, par exemple) avec de grands critiques de cinéma comme Samuel Lachize ou Marcel Martin. Les cinéastes de l’époque se déplaçaient facilement, passaient la journée et finissaient la soirée avec nous. Ce fut le cas de Frédéric Rossif, Robert Enrico, Yves Boisset. Je me souviens des anecdotes tordantes de Claude Chabrol. Ce furent aussi René Allio et ses « Camisards », René Vauthier avec « Avoir 20 ans dans les Aurès », sur la guerre d’Algérie, de Bo Widerberg avec « Adalen 31 » (grande grève de Suède). Je me souviens aussi d’un Michel Piccoli, vraiment pas tiré à 4 épingles, mais très gentil, venu présenter « Le mépris » de J.-L. Godard devant une salle clairsemée, un samedi à 14 heures. « Avec vos débats, disait Gerbal, vous allez m’amener toute la petite bourgeoisie dans ce théâtre » (destiné selon lui aux ouvriers). Nous nous sommes aussi décarcassés « pour en sortir du théâtre ». Nous organisions notamment dans les quartiers des tournées décentralisées de pièces de théâtre, de concerts, de spectacles de danse… Je me souviens encore de Mai 68 et des journalistes grévistes de l’ORTF qui s’étaient rassemblés à Romain Rolland autour d’un Roger Couderc, qui avait un moment oublié le rugby, pour de grands discours où le monde devait changer ; du numéro 1 de la revue « Echange » (programme du théâtre) où étaient annoncés dans la même saison, Ariane Mnouchkine, Armand Gatti et Marcel Marceau. Puis ce furent Vitez, J.-P. Vincent, Jourdheuil, Debauche, Garran, Valverde et puis des jeunes acteurs comme Pierre Arditi, Michel Vitold. Sans compter toutes les vedettes de variétés imaginables, de Raymond Devos à Léo Ferré. Qui n’est pas passé au Théâtre Romain Rolland ? Pour couronner le tout, ce fut au milieu d’une foule immense, l’endroit que choisit Nelson Mandela pour faire son discours lors de sa visite à Paris, en 1993.
En 1994, le centre culturel changea de statut, avec la création d’une association loi 1901, régie par un conseil d’administration, dont Simone Terras – actuelle présidente de l’association, élue le 16 novembre 2021 – fit partie dès le début.
Les ex-militants se regroupèrent dans une association « Les Amis du Théâtre Romain Rolland » qui existe toujours aujourd’hui. Néanmoins, ce lien qui unit la population de Villejuif à son théâtre est toujours aussi fort, sans doute, grâce à toute cette histoire.