Note d'intention

Un point de départ : la révolution émotionnelle des nouveaux médias

Avec Kevin Keiss, auteur et dramaturge du spectacle,
nous dressons un premier constat : avec le smartphone et les nouveaux médias (Facebook, Instagram, TikTok, WhatsApp), nous vivons une véritable révolution communicationnelle qui modifie profondément notre rapport à l’émotion et notre perception du temps.
Tout comme les spectateurs de La Ciotat qui voulaient quitter le cinéma en 1896, car ils pensaient se faire écraser par le train des Lumière ou les Américains apeurés pliant bagage après le canular radiophonique d’ Orson Welles, nous sommes en proie à des chocs émotifs, propres à l’émergence de ces nouveaux supports médiatiques. Et les nouveaux médias deviennent la caisse de résonance d’émotions inédites et surtout témoignent d’une évolution profonde de notre rapport à l’intime.
Nous vivons une véritable révolution de l’intime. Pendant des siècles, de Cicéron à Victor Hugo, nous correspondions par lettres, or à présent nous avons d’autres façons de témoigner de notre être au monde.
Les bouleversements sont multiples. L’émotion s’intensifie sur les réseaux, dans l’espace politique, dans les médias, car nous savons maintenant combien elle est rentable. « L’économie de l’attention » se sert de nos émotions pour capter notre attention, cliquer, regarder, consommer. Toujours plus exploitées, elles deviennent «des marchandises émotionnelles » pour nous vendre tel produit ou telle idéologie. Nous avons tellement intégré ce modèle que nous devenons même nos propre promoteur sur les réseaux.
Face à cette prédation économique et politique de nos affects, nous sommes constamment sollicités pour être émus et paradoxalement nous sommes parfois de plus en plus anesthésiés. Saturé d’informations, on a parfois l’impression d’avoir vécu une sorte d’ablation lacrymale. Ou au contraire, on se sent parfois aux prises avec une sorte d’incontinence émotionnelle. On assiste à un déplacement de la sphère privée vers la sphère publique : le deuil d’un parent, la maladie d’un proche, la naissance d’un enfant peuvent désormais être annoncés sur Facebook ou Instagram. La frontière est toujours plus trouble et mouvante entre ce qui relève d’une forme d’exhibitionnisme émotionnel et ce qui ne l’est pas. On est poussé à toujours plus montrer de soi, quelques fois jusqu’à l’obscène.

Un spectacle sur l’émotion

Mais il ne s’agit pas de faire le procès des réseaux sociaux. Il y a une ambivalence propre à ces nouveaux médias. Ils sont avant tout ce que l’on en fait. Un miroir tendu sur notre temps. De plus, ces cadres inédits proposent aussi une inventivité féconde et de nouvelles façons de faire communauté. Ils ont aussi été les porte-paroles de grandes colères, porteurs de paroles fédératrices sans frontière et ont poussé à la prise de conscience de combats puissants. L’émotion des nouveaux médias n’est pas que virtuelle, elle passe aux actes. Les exemples ne manquent pas : Le Printemps arabe, Metoo, les Gilets Jaunes, la révolution des Parapluies de Hong-Kong, Black Lives Matter… La contamination émotionnelle des réseaux sociaux pousse aussi à l’action et à la révolte.
En revanche, il s’agit de questionner comment cela témoigne de l’évolution de notre rapport à l’émotion aujourd’hui. Ce spectacle n’aurait pas pu s’écrire il y a 10 ans. Quelles modalités d’émotions inédites les nouveaux médias construisent-ils ? Quelles sont les nouvelles pudeurs ? Pourquoi faudrait-il continuellement témoigner de vivre ? La mise en scène de soi répond-elle à une nécessité nouvelle ? Qu’est-ce qui nous lie autrement aujourd’hui ? Comment se sépare-t-on, se déchire-t-on ? Quels sont les nouveaux liens familiaux, amicaux ?
Mais aussi, quelles sont les émotions archaïques et cathartiques qui continuent de nous traverser ? Quelles sont les grandes liturgies de la vie qui continuent de nous émouvoir ? Quels sont les rouages de ces émotions ? Et comment le théâtre est-il un outil privilégié de construction de l’émotion ? Quel serait le mode d’emploi de nos émotions aujourd’hui ? Ce spectacle se pense comme une radiographie des émotions de notre temps selon les modalités d’aujourd’hui.

Distribution

Mise en scène Eugénie Ravon
Écriture et dramaturgie Kevin Keiss
Avec Nathalie Bigorre, Stéphane Brel, Morgane Bontemps, Jules Garreau, Magaly Godenaire, Philippe Gouin, Renaud Triffault, Eugénie Ravon
Scénographie Emmanuel Clolus
Création lumière Pascal Noël
Création sonore Colombine Jacquemont
Collaboration artistique et chorégraphie Garance Silve